Si tu es tombé amoureux de Brian et Gina, tu le dois à une petite équipe de Madrid qui a passé plus de trente ans à défendre le point & click contre vents et marées : Pendulo Studios. Créateurs de la saga Runaway mais aussi de Blacksad: Under the Skin et de Yesterday, ces Espagnols ont écrit l’une des plus belles pages de l’aventure graphique européenne — avant de fermer discrètement leurs portes en 2025. Retour sur l’histoire d’un studio qui n’a jamais lâché son genre de prédilection.
1993 : naissance à Madrid
Pendulo Studios naît à Madrid en 1993, de la rencontre de quatre passionnés : Ramón Hernáez, Felipe Gómez Pinilla, Rafael Latiegui et Miguel Ángel Ramos. À l’époque, l’industrie espagnole du jeu vidéo vit les dernières heures de son « âge d’or » des 8 bits, et le point & click à la LucasArts fait rêver toute une génération de joueurs. C’est exactement là que le quatuor veut frapper : l’aventure graphique, et rien d’autre. Un pari qu’ils ne renieront jamais — en plus de trois décennies d’existence, le studio ne quittera quasiment jamais le genre.
Igor: Objective Uikokahonia (1994), la première pierre
Un an après sa création, Pendulo sort Igor: Objective Uikokahonia sur PC (DOS). Le jeu suit un étudiant amoureux de la plus belle fille de sa fac, prêt à tout pour l’accompagner en voyage scolaire sur une île paradisiaque — une comédie de campus très inspirée des productions hollywoodiennes, déjà truffée de clins d’œil au cinéma. Le titre est l’une des toutes premières aventures graphiques développées en Espagne à visée commerciale, et il dépasse les frontières : il est même publié aux États-Unis en 1995 par Optik Software. Pour un premier essai, c’est une entrée en matière remarquée.
Hollywood Monsters (1997), la consécration nationale
Trois ans plus tard, Hollywood Monsters fait de Pendulo le spécialiste espagnol de l’aventure graphique. Le jeu met en scène deux journalistes, Sue Bergman et Ron Ashman, enquêtant dans une demeure peuplée de sosies de monstres de cinéma — un hommage délirant aux films d’horreur classiques, dans des décors 2D somptueux pour l’époque. Succès critique et commercial en Espagne, le jeu ne sera en revanche jamais traduit en anglais, ce qui limite sa carrière à l’international. Il faudra attendre 2011 pour qu’une suite, Hollywood Monsters 2, tente de réveiller la licence.
Runaway (2001-2009) : la saga qui change tout
En juillet 2001 sort Runaway: A Road Adventure, et tout bascule. L’histoire de Brian Basco, cet étudiant en physique embarqué dans une cavale à travers les États-Unis après avoir renversé la belle Gina Timmins, séduit bien au-delà de l’Espagne : le jeu est édité en France par Focus Home Interactive et traduit dans de nombreuses langues. Petit détail d’histoire savoureux : c’est le dernier jeu publié par Dinamic Multimedia, légende du jeu vidéo espagnol, qui fait faillite peu après — sans que cela n’affecte le destin du titre, repris par d’autres distributeurs.
Le succès est tel que Pendulo enchaîne avec deux suites : Runaway 2: The Dream of the Turtle en 2006, qui envoie le couple à Hawaï sur fond d’OVNI et de base militaire secrète, puis Runaway: A Twist of Fate en 2009, conclusion de la trilogie alternant entre Brian interné en asile et Gina enfin jouable. La saga s’invite même sur consoles, avec des adaptations Nintendo DS et Wii. Pour beaucoup de joueurs européens, Runaway reste la preuve que le point & click n’était pas mort au tournant des années 2000 — et c’est encore aujourd’hui le titre qui définit le mieux l’identité du studio. Retrouve l’histoire complète des trois épisodes dans notre guide de la saga Runaway.
Après Runaway : un studio qui se réinvente
Plutôt que de capitaliser indéfiniment sur sa poule aux œufs d’or, Pendulo diversifie ses univers tout en restant fidèle au point & click :
- The Next BIG Thing (2011) — une comédie dans un Hollywood alternatif où les monstres de cinéma sont de vrais acteurs ;
- Yesterday (2012) — un thriller sombre et ésotérique, nettement plus adulte, qui montre un nouveau visage du studio ;
- Yesterday Origins (2016) — préquelle qui explore le passé de John Yesterday, sur PC et consoles ;
- Blacksad: Under the Skin (2019) — l’adaptation du célèbre comic de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, un noir polar anthropomorphe développé avec Microïds ;
- Alfred Hitchcock – Vertigo (2021) — un thriller psychologique librement inspiré de l’œuvre du maître du suspense ;
- Tintin Reporter: Les Cigares du Pharaon (2023) — l’adaptation de l’album d’Hergé, qui mêle enquête et action sur PC et consoles.
Cette filmographie dessine une trajectoire rare : un petit studio indépendant qui a survécu à toutes les « morts » annoncées du point & click, en signant tour à tour de la comédie, du thriller ésotérique, du polar noir et de l’adaptation de bande dessinée — toujours avec sa patte graphique cel-shadée reconnaissable entre mille.
Il y a aussi une constance humaine qui force le respect : Ramón Hernáez et Felipe Gómez Pinilla sont restés à la barre du premier au dernier jeu, en signant l’idée originale ou la direction créative de quasiment tous les titres du studio. Trente ans de continuité artistique, ça ne s’invente pas — et ça explique en grande partie la cohérence de ton qui traverse toute leur filmographie, d’Igor aux Cigares du Pharaon.
2025 : une fermeture discrète
L’épilogue est triste, et il est à l’image du studio : discret. Après une dernière vague de licenciements, Pendulo Studios a cessé toute activité en mars 2025, sans communiqué officiel ni fanfare. La nouvelle n’a été révélée que des mois plus tard, à l’automne 2025, par la presse spécialisée espagnole, des sources proches du studio confirmant que la direction avait gardé la situation sous silence. Plus de trente ans d’aventure graphique espagnole s’éteignaient ainsi, dans un silence qui a beaucoup ému les fans.
L’héritage
Que reste-t-il de Pendulo ? D’abord, une filmographie cohérente et attachante, dont la plupart des titres restent disponibles sur PC et consoles. Ensuite, une preuve : un studio européen de taille modeste pouvait rivaliser, sur le terrain du point & click, avec les grands noms historiques du genre. Et surtout, une saga qui continue de recruter de nouveaux joueurs : Runaway, ses énigmes tordues, son humour et son couple de héros improbables. Si tu découvres l’univers du studio, commence par le premier épisode, A Road Adventure — c’est là que tout a commencé, et c’est encore aujourd’hui un très beau voyage.
Adios, Pendulo. Et merci pour les tortues, les crucifix hopi et les nuits passées à chercher ce maudit pixel.